Accord suspendu

Le temps danse, les heures valsent, les minutes tanguent. La douce aria de son existence coule, en fond dans son crâne, comme un éternel refrain monotone. Sa musique le berce et, sereinement, son esprit louvoie aux travers de ses pensées, légères, routinières. L’esquisse d’un sourire formaté trahit à la fois sa quiétude et la suffisance qu’il a donnée à sa vie. Quelques sourires lestés aux uns, des œillades jetées aux autres, il poursuit sans ciller sa mélopée redondante, d’un air habile et d’un geste aguerri. Au travers sa confiance de façade vient facilement poindre l’image d’un homme pieds et poings liés. Il observe la foule, le dos droit, la tête haute, fière statue de faïence…
Un Ange.
Raisonnable. Sage. Obéissant.
Séduisant orateur au charme magnétique, séducteur malgré lui et charmeur, quelquefois aussi. En enjôleur prudent, il  bride son jeu, trop craintif pour s’y laisser prendre… Soumis à ses propres lois, il ne s’accorde pas la moindre incartade et se contente de cette stabilité rassurante, à l’orée des limites qu’il s’est lui-même imposées.
L’échine courbée devant sa propre morale, résigné sous le joug de sa propre conscience, il est la tempérance, l’eau, la tiédeur.
La balance parfaitement équilibrée entre la raison et le cœur.
Garant de l’accord parfait, gardien de la juste mesure, il se laisse porter par le chant langoureux de son existence…

Rien ne peut troubler sa justesse, rien, hormis la rencontre de son opposé…

Elle connaît les lieux. D’un pas franc et d’une démarche chaloupée, elle traverse la pièce, un sourire étiré en coin sur ses lèvres grenat. Confiante, presque arrogante, elle toise les hommes d’un regard torve. Avec dextérité, précision, espièglerie, elle choisit sa place, à quelques mètres de lui. Elle écoute, observe un instant et s’autorise à rêver, les yeux dans le vide, l’esprit libre. Elle ne parle jamais de vie mais de destinée, n’écoute jamais sa raison mais se fie à son instinct. L’instant présent est son unique guide. Elle savoure les secondes qui lui sont données et les fait vivre, vibrer, virevolter en un feu d’artifice d’émotions qui la comble.
Un Succube.
Mutine. Aventurière. Passionnée.
Le rythme s’accélère, elle voudrait préserver le temps, l’étreindre afin qu’il reste figé… mais elle ne le peut. Alors, généreuse, elle lâche prise et son cœur s’ouvre en un extatique geyser. Elle laisse jaillir ses éclats de rire, elle délivre sans honte ses pensées secrètes, brise toutes les chaines qui peuvent rendre ses initiatives prisonnières. Exaltée, elle s’abandonne sans crainte à ses caprices, gérant bien mieux les remords que les regrets.

Le chemin qu’elle sillonne est un enchaînement envoûtant : notes noires ; ses tourments – blanches ; son allégresse – rondes ; sa paix intérieure – croches ; ses émois – doubles-croches ; ses bouleversements. Tristesse et liesse entremêlées, limpide reflet de son âme chargée d’ardents sentiments.
Hermétique au on dit, elle avance sans se retourner, brasier au ventre mais l’esprit clair. Rien ne semble l’atteindre. Nulle entrave sur son chemin puisqu’elle sait qui elle est, ce qu’elle veut et où elle va.
Elle est, simultanément, l’arc et la flèche, le fluide conducteur entre ses idées et ses gestes.
Feu ardent épousant la démesure, elle façonne, tel qu’elle le désire, son devenir…

Rien ne peut la faire chanceler, rien, hormis le choc de leur différence…

Leurs regards se croisent puis se happent. Leurs pupilles dilatées s’aimantent un instant avant le heurt. La collision est inévitable, comme un étrange cadeau catapulté à la croisée de leurs chemins par la malicieuse Providence.
Et le duel commence.
Sans un mot, sans un geste, seuls leurs yeux et leurs silences se parlent. Elle est la conscience, il est l’incertitude ; elle prend de l’avance.
L’ange la guette, intrigué. Qui est-elle ? Que cherche-t-elle ?
Discret, il tente tant bien que mal de percer ses mystères. Il risque une approche, timide, prudente. Elle reste de marbre, froide et détachée afin de masquer au mieux l’intérêt qu’il éveille en elle. Il la déstabilise et tellement la chose est rare, elle s’émeut de sa propre faiblesse. Elle perd le contrôle, adore la situation autant qu’elle l’exaspère.
Elle est la connaissance, lui le déni ; il se ravise.
Irritée, elle descend d’un trait son verre d’absinthe et le fait claquer sur la table. Les prunelles de l’homme se rivent sur elle.
Attention obtenue.
Défiante, la guerrière le fixe de ses iris brillants d’alcool et pétillants d’effets. Sans grande surprise, l’archange reste sobre, impassible. Fuyant la discorde, il abandonne la belle au profit d’autres yeux de biches moins farouches… Touchée dans son orgueil, la diablesse le boude, blessée qu’il la laisse ainsi sur la touche.

Quel est son problème ? Quel est le but de son petit jeu ?
Ils sont différents ; le Soleil défiant la Lune, la Déraison narguant la Sagesse, l’Air glacial de la Modération éteignant le Volcan dévorant de l’Aventure. Il est le masculin retenu, elle est le féminin accompli ; point mort.
Monsieur se lève, discute ici et là, tourne autour de la femme sans jamais la regarder, même presque sans la voir. Il la rend inexistante. Elle semble trop compliquée. Trop sauvage. Inaccessible.

Madame se sait vaincue et rend les armes humblement. Un combat de plus lui ferait perdre sa fierté. Digne, elle renonce. Il semble trop changeant. Trop hésitant. Versatile.
Telle une évidence, le drapeau blanc s’élève ; une trêve s’impose.
Nul besoin de lutter contre les lois de l’attraction. Simplement les ressentir. Les accepter. Et se contenter de faire avec… ou s’y soumettre.
La paix revient. Un nouveau cycle s’amorce et soudain, sursaut d’espoir : un sourire enfin partagé. Elle se détend, il prend confiance. De leurs échanges jusqu’alors muets naissent enfin quelques mots, quelques phrases. Même si le dialogue est fin, délicat, la gestuelle est bavarde et d’une éloquence qui ne trompe pas. S’installe alors un troc de sourires béats et de regards insistants.

Les messages sont transmis. La complicité est palpable.
Evolution.
L’ange s’isole, elle lui emboîte le pas. Il parle à une vieille connaissance, elle fume une cigarette. Proches et loin en même temps, ils s’épient discrètement. Chacun de leur côté, ils attendent patiemment, l’air de rien, le bon moment. Elle s’apprête à partir mais l’homme l’interpelle avec un franc : Où vas-tu ? Sourire en coin, il s’avance vers elle. Elle s’approche aussi.
Nouvelle dynamique.
Il engage la conservation, secondes bénies qu’elle attrape au vol. Ils conversent allègrement, séduction tapie dans les tripes, pensées voluptueuses muselées dans l’esprit.La parade s’intensifie. Posé, à son aise, il s’exprime dans un naturel déconcertant, le tout subtilement nuancé entre ses airs charmeurs et le sérieux de ses propos. Ses gestes appuient certains de ses mots ; ses doigts pressent délicatement les bras de la brune. En plus d’être doué, le bel homme est tactile et monte ainsi d’un cran… brillant séducteur !
La femme le dévisage, les jambes presque tremblantes, le cœur comme en suspension sous ses côtes. Elle regagne son froid et, audacieuse, lui livre un aveu : il la trouble. C’est comme ça, ça ne s’explique pas…, lui glisse-t-elle, remballant sa fierté.
Au travers de cette confession inattendue, il la découvre telle qu’elle est : honnête. Vulnérable. Déroutée.
L’Ensorceleur à la chemise noire est surpris, la Belle Danseuse est charmée.

Le courant passe.
Alchimie.
Eveil des sens.
La réalité les rappelle. A contrecœur, elle s’éloigne. Il la suit un bref instant, le temps de mater l’œuvre d’art qui balance sous ses yeux : le galbe vertigineux de sa croupe sensuelle. Il transmuterait volontiers le linge rouge vêtant la créature contre une teinte plus naturelle. Du transparent… entre minuit et les couvertures, songe-t-il. Des idées semblables émergent dans l’esprit de la belle. Rien… plus rien du tout entre mon corps et le sien… s’imagine-t-elle.

Utopie. L’attrait est réciproque et, tous deux s’autorisent à des rêves impudiques. La soif s’intensifie, le désir s’accroît.

Cependant, Yin et Yang voient différemment la conclusion de l’histoire.
Jeu dangereux selon elle. Liaison interdite selon lui.
Acceptation contre résistance.
Expérience à vivre contre risque à éviter.

Fougue contre pondération.
Pour elle, tout est clair : la délivrance s’obtient par la fusion.
Pour lui, tout est plus complexe : sa raison tempère ses ardeurs, même si corps et âme sont prêts à succomber…

© Lalcandy Collado – Tous droits réservés

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