Petite Fille a les crocs

Faits déformés dans une narration erronée,
Nul n’a su se fier à son intuition,
Quand le chant des sirènes vous a hypnotisé.
Et que vous êtes tombés dans la cage aux lions…

Amis et ennemis lentement se confondent,
Vous entrevoir sans masques est une bénédiction,
L’écho de mon prénom en vos bouches grondent,
Et je savoure chaque miette de vos distorsions.

Un genou à terre : trêve et silence,
Repos de guerrière, Louve se panse.
Réflexion, arc bandé puis tension,
Une flèche… à tout moment, faites attention.

La vérité, je la détiens mais je la garde,
Nul besoin de rallier des moutons à ma cause,
Mais par justice et honneur, en sons et en images,
La dévoilerai sans scrupules jusqu’à l’apothéose.

Après « l’acteur » principal, viendront les seconds rôles,
Tous serez confrontés à vos mauvaises paroles.
Les uns envers les autres, vous vous dresserez,
Pour la haine d’un seul homme, dans son ego blessé.

Les apparences sont trompeuses, les éveillés le savent,
Ceux-là comprennent d’emblée que sous le fou est le sage,
Puis tous les somnolents, en bonnes bêtes dociles,
Croiront tout simplement en des récits faux et vils.

Langues acérées, voleurs d’esprits,
Ames perfides, menteurs, escrocs,
Muselez sagement vos calomnies,
Car Petite Fille a les crocs…

© Lalcandy Collado – Tous droits réservés

Réminiscences

Les deux officiers de la Crim’ avaient fini leurs vingt-quatre heures de garde et roulaient à présent vers l’Estaque. Lorsqu’ils atteignirent le petit port du 16ème arrondissement de Marseille, Karine Costello eut l’estomac noué. Et le fait qu’elle vive dans le quartier depuis de nombreuses années n’amoindrit point son angoisse. Depuis le drame, elle allait mal. Elle évitait de se retrouver seule autant qu’elle le pouvait alors lorsque Maxence la déposa chez elle, elle l’invita à dîner. Près de lui, elle se sentait en sécurité. Ils prirent une douche, se mirent à l’aise sur le canapé et burent plus qu’ils ne mangèrent. La soirée fut légère et distrayante mais à présent, le silence régnait.
— À quoi tu penses, Cos ?
— À Linda. À ce dernier soir passé avec elle avant son meurtre et celui d’Alex et Bastien Rodrigo. J’ai du mal à me dire que je ne reverrai jamais plus mon amie d’enfance et j’ai du mal à accepter qu’on n’ait toujours pas trouvé son putain d’assassin. – Elle se leva et inspira profondément. – Merci d’être là Max, ça me fait du bien.
Elle se lova dans les bras de l’homme et il sentit son cœur s’emballer. C’était bien la première fois qu’elle laissait transparaître sa fragilité sans la moindre pudeur. Pourtant, elle en avait bavé. Son père était mort dans un incendie, sa mère s’était suicidée et Karine n’avait plus que pour seule famille Johanna. Les deux sœurs étaient très proches l’une de l’autre, dans le privé comme au boulot puisque l’aînée était l’un des médecins légistes avec qui la Brigade travaillait.
— On va le coffrer cet enculé, la rassura-t-il en caressant son visage. Il profita de l’étreinte autant qu’il le put puis y mit fin, à contrecœur. Ils ne devaient pas se laisser emporter par cet excès de tendresse, d’attraction.
— Je vais y aller, il est tard.
— Reste ! lui commanda-t-elle avec un regard à la fois implorant et déterminé. Puis, elle l’embrassa.
— Hé… attends, dit-il en déliant les doigts de la femme accrochés à son cou. On peut pas faire ça, on a bu comme des trous, tu es en deuil… C’est juste… pas le bon moment.
— Arrête tes conneries Max, tu sais très bien qu’avec notre boulot, ça ne sera jamais le bon moment ! – Elle soupira et reprit, posément – Rien ne la ramènera de toute façon alors… Et puis je sais ce que je veux, OK ?
— Il y a quelques semaines tu m’as pourtant dit que ton cœur était pris.
— Il ne l’est plus.
Ses mots furent comme un signal. Maxence lui rendit son baiser, s’emparant de sa bouche avec ardeur et fièvre. Lorsque leurs corps se firent brûlants, que le désir les transporta, ils finirent sous les draps et y firent l’amour jusqu’au petit matin.


Lorsque Maxence ouvrit les yeux, il la trouva penchée sur une dizaine de dossiers. Il quitta le lit et, entièrement nu, la rejoignit à table. L’atmosphère était pesante, chargée, et le beau brun fut immédiatement saisi d’un mal-être inexplicable. Il sentit cette lourdeur l’envelopper, dressant ses poils sur ses bras et s’immisçant jusqu’au plus profond de ses tripes. Il avait l’habitude de vivre sous pression, de cohabiter avec le stress et de flirter avec la mort… mais ce qu’il se dégageait en ce moment-même, dans cette pièce, était différent. C’était le Mal, le mal à l’état pur, le mal sous sa forme la plus brute. Malgré la chair de poule lézardant des orteils à son crâne, il se ressaisit et s’avança vers sa coéquipière, ne sachant pas à ce stade si elle était plus que ça.
— Tu t’arrêtes jamais, hein ? Écoute Cos, je comprends ta démarche, tu veux trouver ce malade mais bosser sur l’affaire même de chez toi ça va te rendre dingue. C’est malsain.  Il faut que tu lâches prise. Laisse faire la Brigade, on est tous dessus. On va le serrer, je te le promets.
— Peut-être… pourtant aucun de vous n’a saisi ce que je viens de comprendre. Elle lui balança au visage un condensé de l’enquête. Surpris par son agressivité, Maxence la dévisagea. La noirceur dans ses yeux et la dureté de ses traits le désappointèrent. Il lut les notes en diagonale, repérant les mots surlignés en jaune. Des bribes d’indices.
— Où veux-tu en venir ?
— Mais réfléchis bordel ! On s’est trompés de voie ! On cherche un trafiquant de drogue mais c’est un flic qu’on doit trouver !
— Cos, calme-toi, dit-il en diminuant l’écart érigé entre eux. Son élan fut stoppé net lorsqu’elle recula, terrifiée.
— Je ne peux avoir confiance en personne. Sors de chez moi ! exigea-t-elle en jetant ses vêtements à ses pieds.
Maxence chancela. Pris de panique, il quitta l’appartement et une fois au volant de sa voiture, passa un bref coup de fil : c’est la merde, Johanna. Ta sœur sait. Elle sait que le tueur est un flic.

Malgré ses trente-six heures de garde et son épuisement indéniable, Karine épluchait encore ses dossiers. Mais depuis qu’elle avait pris ses distances avec Max, elle perdait pied. Elle avait compris que pour résoudre ses affaires croisées, elle devait voir le tout avec le pragmatisme de pro qu’elle avait laissé de côté depuis qu’elle avait légitimement rendu cette affaire personnelle. Ses émotions perdaient son flair d’enquêtrice, alors, elle se recentra. Pourquoi un putain d’enculé de flic aurait tué ces trois victimes-là ? Qu’avaient-elles en commun que le tueur convoitait ? songea-t-elle. Elle se pencha pour la énième fois sur les notes du Procédurier et analysa méticuleusement les photos des cadavres. Elle plissa les yeux sur l’un des clichés et soudain, un détail l’électrisa. Un briquet. L’insignifiant objet eut pourtant le pouvoir de réveiller en elle un souvenir vieux de vingt ans. C’était le jour de sa dixième année. Son père était rentré de voyage spécialement pour l’occasion et lui avait offert un joli collier auquel était suspendu un pendentif ramené d’Afrique. Ce fut le dernier instant qu’elle partagea avec lui… Costello sortit de ses pensées, confuse. Sans lui laisser la moindre seconde de répit, un flash-back émergea à nouveau : elle se tenait calmement devant une bâtisse en flamme, un briquet emprisonné entre ses petits doigts fragiles, totalement indifférente aux hurlements qui émanaient du feu. Pendant de longues secondes, Karine fut harcelée par les images horrifiantes que son inconscient avait décidé de délivrer en une salve sans fin. Tous les jeux de sa vie qu’elle avait masqués depuis deux décennies lui revinrent en mémoire, mettant en lumière les situations floues qu’elle n’avait jamais su expliquer. Maxence entra dans le bureau sans penser qu’il la trouverait ici.
— Excuse-moi, je savais pas que tu étais là. Désolé, je récupère un dossier et je me barre.
Il s’apprêta à quitter les lieux lorsque les tremblements de Karine l’en dissuadèrent.
— Eh Cos, ça va ? – Aucune réponse, alors doucement, il s’approcha. – Karine ? Eh, Karine ?
Aucun son. Aucun mot. Aucun geste. Rien hormis l’expression de frayeur empreinte sur son visage dégoulinant de larmes. Il empoigna le menton de la jeune femme afin de capter son attention. Elle le regarda et aussitôt s’éloigna de lui.
— Ok, je te laisse tranquille, j’ai compris, je me barre…
— Attends ! cria-t-elle. Reste. J’ai des choses à te dire. Elle enclencha discrètement le bouton « marche » du dictaphone posé sur le bureau et se tourna vers Maxence.
L’air inquiet, il passa ses mains dans ses cheveux comme il le faisait lorsqu’il était dans une impasse.
— Qu’est-ce qu’il se passe Karine ? Tu commences à me faire vraiment flipper…
Elle ne prêta aucune attention aux propos de son équipier et, bouleversée, la gorge nouée, se mit à raconter à haute voix sa propre histoire à mesure que son esprit en libérait les images :
— Je me suis confiée à Linda, lui ai avoué mon obsession pour son patron, mon désir viscéral d’être avec lui. Elle m’a écoutée, conseillé de patienter, disant qu’un jour il se rendrait compte de ma valeur.Ses traits se firent sévères, ses mâchoires se crispèrent, elle semblait être entrée dans une sorte de transe. Maintenant, elle ne regardait même plus Maxence, ne paraissait plus le voir et semblait plutôt s’adressait directement à sa défunte amie, comme si elle était près d’elle dans la pièce. – Linda, je t’ai vue ce soir-là rejoindre furtivement Bastien dans son bureau. Je t’ai suivie et c’est là que j’ai compris que tu m’avais trahie. Vous vous embrassiez, vous regardiez avec tant de tendresse, vous parliez avec tant de complicité. L’amour transpirait tant, dans chacun de vos gestes, que j’en aurais presque vomi. Alors, je me suis rassise à table avec nos amis mais le cœur n’était plus à la fête. Tu m’as caché votre relation, m’as menti ! J’ai sorti mon carnet de notes, j’ai écrit vos deux noms et mon esprit fut empli de soif de vengeance !
Le ton tonitruant de sa propre voix la figea et sortit soudainement Maxence de ses investigations mentales, comme s’il venait d’en découvrir la clef. Son corps se raidit et son poult s’accéléra. Tous ses muscles se bandèrent et, presque violemment, il s’élança vers Costello. Fermement, il l’attrapa par les bras et plongea son regard dans le sien.
— Cos, regarde moi ! Tu es encore sous le choc de la mort de Linda… ça te plonge dans un état second, tu es en plein délire ! – Il colla son corps à celui de sa partenaire, leur deux visages à quelques centimètres l’un de l’autre. Il lui parla à l’oreille et poursuivit sa phrase en un chuchotement. – Karine, je sais de quoi ça à l’air mais je t’en prie ne dis rien. Refoule ce que tu ressens et ferme-la. La Brigade est presque au complet à côté, si les gars t’entendent, nous sommes…
Sa phrase resta en suspens lorsque Costello s’extirpa de son étreinte, brisant l’emprise que l’homme avait exercée sur son esprit.
— Je suis désolée Max, vraiment, j’aurais aimé que ça se passe autrement mais tu dois entendre la vérité, tous doivent l’entendre… – Elle s’assit sur le bureau près du dictaphone et caressa instinctivement le bijou suspendu à son cou. Puis, avec la même vivacité que les minutes précédentes, repris son récit là où elle l’avait arrêté. – J’étais tellement en colère quand j’ai vu Linda dans les bras de Bastien que je suis partie. Je suis sortie du restau en courant, les larmes brouillant ma vue, la rage grondant dans tout mon être. J’aurais dû rebrousser chemin lorsqu’Alex Rodrigo m’a rappelée ! Pour le fuir j’ai pris les escaliers qui mènent vers le port mais il a freiné ma course avec son : Hé, Lieutenant, vous avez oublié votre calepin ! Je me suis retournée et lui ai demandé de me le rendre. Mais il était saoul, têtu et… trop curieux. Malgré mes avertissements, il l’ouvrit à la dernière page noircie d’encre. Il y trouva le nom de son frère et la manière dont  j’allais lui ôter la vie. Il avait entre les mains une préméditation de meurtre écrite noir sur blanc. Je voulais mon calepin. Il refusait de me le rendre. Alors j’ai voulu son silence. Sous la menace de mon arme, je l’ai fait avancer vers la rade et l’ai frappé avec la crosse de mon flingue. Il est tombé entre deux bateaux, j’ai simplement eu à attendre sa mort… Je suis rentrée chez moi et aux premières lueurs du jour j’avais oublié, comme à chaque fois, le crime que je venais de commettre.
— Karine, ça suffit, arrête ça tout de suite… lança Maxence en tentant à nouveau de juguler les terribles confessions de la femme dont il était tombé amoureux. Sur ces gardes, elle lui ordonna d’un geste de la main de ne pas s’approcher.
— Laisse-moi finir ce que j’ai commencé Maxence. – Elle l’implora de son regard désolé et repris son monologue. – Peu après, la Brigade investiguait sur le meurtre et lors de l’enquête de voisinage, nous avons été directement au restaurant duquel Alex Rodrigo sortait juste avant de se faire descendre. Le Fresh, l’établissement de son frère Bastien… une occasion pour moi d’atteindre mon but.
Maxence la coupa à nouveau, désemparé.
— Karine, je t’en prie… ne dis plus rien. Ça va mal finir… tais-toi je t’en supplie… La jeune femme l’ignora, une fois de plus.
— J’ai donc interrogé Bastien et l’amour que j’avais éprouvé pour lui s’était mué en une haine que je devais tarir. Alors, j’ai versé dans son verre un mélange mortel au nom compliqué, volé dans le labo de ma sœur ! Elle se tut un instant et digéra tous ses souvenirs sans frémir, avec une certaine acceptation, voire une certaine noblesse. Seul le dernier la fit tomber à genoux. Telle une schizophrène, elle se mit à crier, les deux mains plaquées contre ses oreilles, les paupières closes, comme pour échappait à ce que son esprit lui imposait. Elle zigzaguait dans la pièce, se heurtant au mobilier, épuisée par ses propres cris, rongée par cette souffrance de laquelle elle ne pouvait s’échapper.
— Karine, que se passe-t-il ? Réponds-moi je t’en prie ! la supplia-t-il, en se pressant de la rejoindre.
— Non non non ! C’est impossible, je n’ai pas pu faire ça ! s’étrangla-t-elle en se laissant choir sur le sol. Telle une droguée sous crack elle ne bougea plus et ne fit que contempler l’acte dans lequel elle se vit presser la gorge de sa meilleure amie. Elle émergea de son songe éveillé et, dans un bref instant de lucidité, réalisa que ce qu’elle cherchait avait toujours été sous ses yeux. Ce qui liait les victimes, c’était elle ! Ça n’avait toujours été qu’elle et ce depuis son plus jeune âge. Elle seule avait allumé l’incendie pendant que son père dormait, en ayant bien pris le soin de fermer à clef la chambre dans laquelle il s’était assoupi. Elle seule encore avait fait ingurgiter à sa mère des tas de comprimés minutieusement mixés et avait déguisé la scène en suicide. Puis il y eut Bastien, Alex, Linda et d’autres entre temps. En fait, à chaque fois que nécessaire car lorsque Karine voulait, il fallait qu’elle ait. Bien souvent elle gagnait sans combat mais quand la moindre résistance venait poindre, son côté sombre l’entraînait dans des accès de folie, exacerbait ses désirs jusqu’à ce qu’elle commette le pire pour les assouvir. Elle seule voulait, elle seule prenait. Costello était à la fois l’émetteur des souhaits qui frottait la lampe et le génie qui les exécutait. Une meurtrière guidée par ses envies capricieuses, une cinglée qui était parvenue à se cacher à elle-même ses propres forfaits. Terrassée par les atrocités que ses propres volontés avaient engendrées, elle se rendit à l’évidence. Maxence le comprit et s’effondra. Il enlaça Karine et cette fois-ci, elle le laissa faire. Ils s’échangèrent un baiser, leurs lèvres mêlées à leurs larmes. Etranglé par l’émoi, il articula tant bien que mal quelques mots.
— Karine, on va se sortir de là OK ? Mais pour ça il faut que tu gardes le silence.
Dans un élan de lucidité elle se redressa. Il fallait mettre fin au carnage qu’elle avait machiavéliquement ensemencé. Il n’existait pour cela qu’une seule clef et elle s’en empara avec toute sa volonté. Elle procéda comme à son habitude : elle émit un vœu, s’y accrocha éperdument jusqu’à le sentir se mouvoir au creux de ses tripes. Elle souhaita sa propre mort avec tant de ferveur qu’une force incontrôlable l’habita. Elle poussa violemment Maxence qui glissa comme un pantin sur le sol. Il cria lorsque Karine dégaina son arme et la pointa sur elle-même mais rien ni personne n’aurait pu arrêter ce tir. La balle de son revolver perfora sa gorge en sectionnant en même temps le collier qu’elle portait à son cou. Ce fut son ultime œuvre, son souhait le plus magistral, son désir létal mais salvateur.

La légiste fut appelée sur les lieux. Elle ne parvint à verser la moindre larme, à émettre le moindre son et resta là, stoïque, se contentant de fixer le cadavre. Johanna avait toujours redouté ce moment. Elle savait sa sœur psychologiquement instable, connaissait les deux facettes de sa personnalité mais malgré tout, elle l’aimait. Elle s’était efforcée d’écarter Karine de toute suspicion, avait risqué sa carrière en falsifiant ses rapports, affirmé que les autopsies mettaient en exergue le profil masculin du tueur. Si elle avait eu des doutes concernant l’assassin des frères Rodrigo, elle n’en avait eu aucun sur celui de Linda : les traces de strangulation laissées sur son cou étaient celles de toutes petites mains, des mains de femme. Le regard de la légiste s’accrocha à Maxence sclérosé devant le corps mort de Karine, dévasté par le chagrin et elle ne put que se sentir coupable : Elle l’avait anéanti. Elle s’était même servie de lui et repassa en mémoire les arguments qu’elle lui avait exposés. Je vais te confier officieusement ce que je sais et que ma sœur doit absolument ignorer : le tueur est un flic. Si elle apprenait que le criminel n’est nul autre que l’un de ses pairs, elle pourrait commettre le pire pour que justice soit faite. Je veux qu’elle reste en vie et si tu tiens à elle aussi, éloigne-la de cette affaire. Mais Maxence n’était pas dupe et savait lire entre les lignes. Il savait que ce flic serial-killer n’était autre que Karine Costello, sa coéquipière. Il avait voulu balancer tout ça, la coffrer pour ses crimes mais n’avait pu s’y résigner. Il la connaissait. En son cœur il était convaincu qu’elle n’était pas consciente de ses gestes. Il n’en avait pas les preuves mais son intuition le lui dictait. Karine n’était ni folle, ni soumisse à des pulsions meurtrières ! Elle portait quelque chose de sombre en elle mais cette chose n’était pas elle. Plusieurs fois, il l’avait senti ; ce souffle démoniaque, cette brise obscure, cette puissance provenant des ténèbres. Il s’empara du dictaphone contenant les aveux de Cos et le glissa dans sa poche subtilement, se promettant de comprendre cette histoire et de rendre à Karine sa dignité. L’amour fait faire de drôles de choses parfois…

 Johanna ramassa la chaîne brisée ainsi que le pendentif dont la défunte ne se séparait jamais : une petite lampe de génie en or, gravée de quelques symboles inconnus. Elle l’enfila sur son propre collier et dès cet instant, une étrange lueur ondoya dans ses yeux. Elle ignorait que la démence qui habitait sa cadette n’était pas la sienne. Cette fureur qui l’avait poussée à commettre tant de barbarie émanait du vieux bijou qu’elle portait à présent à son cou : cette lampe de génie, source d’énergie diabolique qui se nourrissait des désirs de ses hôtes, les attirant dans les eaux noires et troubles de leur esprit jusqu’à ce qu’ils y perdent pied…

 © Lalcandy Collado – Tous droits réservés

 

Saintes-Maries-de-la-Mer

Par un jour de printemps j’ai foulé les mille pavés de ton corps, j’ai respiré la brise de ta mer écumeuse et j’ai reposé sur ton fin sable pâle comme sur un lit de coton, alanguie. Dans les rues de ton cœur inondé de bonté j’ai lentement navigué, m’imprégnant de l’histoire que tes murs chuchotaient. Toi, terre mystérieuse, tu m’as susurré tes secrets et ces murmures ont éveillés mes sens. Tu as mille facettes, et, généreusement, tu laisses voir chacune d’entre elles sans la moindre pudeur ; quand tes Gitans assiègent ton âme de leurs voix et leurs guitares, tu es Liberté, lorsque, de sa crypte, Sara veille sur toi, tu es Chaleur et Foi et durant les soirs d’été chantants d’allégresse, tu es Vie.

Te visiter ne fut pas le hasard, tu étais un signe de plus balisant le sentier de ma quête. Toi, « Oppidum Râ », ancien temple du Dieu Soleil d’Egypte, c’est en ton sein, dans l’antre de ta chair, que la noire Isis était autrefois vénérée… ta peau en porte encore les stigmates.
Je suis plénitude près de toi, dans tes veines circule la vie, ton sang faisant vibrer le mien d’une douce énergie. J’ai trouvé dans tes bras un entre-deux lieu sacré où le ciel et la terre s’épousent, s’embrassent, se subliment. Terre d’ancrage mystique, tu relies le haut et le bas d’une façon tellement particulière, tellement simple, tellement tienne…

Te rencontrer c’est goûter un bref instant à ta saveur unique et se souvenir éternellement de ton délicieux arôme de paix.
Saintes-Maries-de-la-Mer, ville chère à mon cœur,  tu seras à jamais l’une des sept merveilles du monde, de mon monde…

© Lalcandy Collado
Tous droits réservés

Élixir

Lagon voluptueux aux relents sauvages,
Amant langoureux, amer ou sage.
Ambre, grenat, azur,
Vertigo, abîme, fêlure,
Tant d’états d’âme nous te laissons,
Dans tes rouages, nous nous perdons.

Turpitudes exaltées, joie et tristesse,
Entre tes bras serrés, morale s’affaisse
Nous sombrons gaiement dans ton chaos,
Impunément, versons dans tes flots.

A quel fâcheux dilemme nous soumets-tu ?
Refus déguisé, envie dévêtue,
La maîtrise est vaine face à la tentation,
Nous penchons vers ton sein et nous nous abreuvons.

Et quand l’ivresse décide de s’éteindre
Honteuse faiblesse s’empresse de poindre,
Le trouble se dissipe, la raison s’éveille,
L’animal est dompté et la gêne sans pareille.

Nos souvenirs hasardeux de tes robes chamarrées,
Et nos actes douteux, nos paroles déplacées,
S’échappent timidement de cet insidieux dédale
Où nous aimons pourtant la sève des fleurs du mal…

© Lalcandy Collado
Tous droits réservés

Accord suspendu

Le temps danse, les heures valsent, les minutes tanguent. La douce aria de son existence coule, en fond dans son crâne, comme un éternel refrain monotone. Sa musique le berce et, sereinement, son esprit louvoie aux travers de ses pensées, légères, routinières. L’esquisse d’un sourire formaté trahit à la fois sa quiétude et la suffisance qu’il a donnée à sa vie. Quelques sourires lestés aux uns, des œillades jetées aux autres, il poursuit sans ciller sa mélopée redondante, d’un air habile et d’un geste aguerri. Au travers sa confiance de façade vient facilement poindre l’image d’un homme pieds et poings liés. Il observe la foule, le dos droit, la tête haute, fière statue de faïence…
Un Ange.
Raisonnable. Sage. Obéissant.
Séduisant orateur au charme magnétique, séducteur malgré lui et charmeur, quelquefois aussi. En enjôleur prudent, il  bride son jeu, trop craintif pour s’y laisser prendre… Soumis à ses propres lois, il ne s’accorde pas la moindre incartade et se contente de cette stabilité rassurante, à l’orée des limites qu’il s’est lui-même imposées.
L’échine courbée devant sa propre morale, résigné sous le joug de sa propre conscience, il est la tempérance, l’eau, la tiédeur.
La balance parfaitement équilibrée entre la raison et le cœur.
Garant de l’accord parfait, gardien de la juste mesure, il se laisse porter par le chant langoureux de son existence…

Rien ne peut troubler sa justesse, rien, hormis la rencontre de son opposé…

Elle connaît les lieux. D’un pas franc et d’une démarche chaloupée, elle traverse la pièce, un sourire étiré en coin sur ses lèvres grenat. Confiante, presque arrogante, elle toise les hommes d’un regard torve. Avec dextérité, précision, espièglerie, elle choisit sa place, à quelques mètres de lui. Elle écoute, observe un instant et s’autorise à rêver, les yeux dans le vide, l’esprit libre. Elle ne parle jamais de vie mais de destinée, n’écoute jamais sa raison mais se fie à son instinct. L’instant présent est son unique guide. Elle savoure les secondes qui lui sont données et les fait vivre, vibrer, virevolter en un feu d’artifice d’émotions qui la comble.
Un Succube.
Mutine. Aventurière. Passionnée.
Le rythme s’accélère, elle voudrait préserver le temps, l’étreindre afin qu’il reste figé… mais elle ne le peut. Alors, généreuse, elle lâche prise et son cœur s’ouvre en un extatique geyser. Elle laisse jaillir ses éclats de rire, elle délivre sans honte ses pensées secrètes, brise toutes les chaines qui peuvent rendre ses initiatives prisonnières. Exaltée, elle s’abandonne sans crainte à ses caprices, gérant bien mieux les remords que les regrets.

Le chemin qu’elle sillonne est un enchaînement envoûtant : notes noires ; ses tourments – blanches ; son allégresse – rondes ; sa paix intérieure – croches ; ses émois – doubles-croches ; ses bouleversements. Tristesse et liesse entremêlées, limpide reflet de son âme chargée d’ardents sentiments.
Hermétique au on dit, elle avance sans se retourner, brasier au ventre mais l’esprit clair. Rien ne semble l’atteindre. Nulle entrave sur son chemin puisqu’elle sait qui elle est, ce qu’elle veut et où elle va.
Elle est, simultanément, l’arc et la flèche, le fluide conducteur entre ses idées et ses gestes.
Feu ardent épousant la démesure, elle façonne, tel qu’elle le désire, son devenir…

Rien ne peut la faire chanceler, rien, hormis le choc de leur différence…

Leurs regards se croisent puis se happent. Leurs pupilles dilatées s’aimantent un instant avant le heurt. La collision est inévitable, comme un étrange cadeau catapulté à la croisée de leurs chemins par la malicieuse Providence.
Et le duel commence.
Sans un mot, sans un geste, seuls leurs yeux et leurs silences se parlent. Elle est la conscience, il est l’incertitude ; elle prend de l’avance.
L’ange la guette, intrigué. Qui est-elle ? Que cherche-t-elle ?
Discret, il tente tant bien que mal de percer ses mystères. Il risque une approche, timide, prudente. Elle reste de marbre, froide et détachée afin de masquer au mieux l’intérêt qu’il éveille en elle. Il la déstabilise et tellement la chose est rare, elle s’émeut de sa propre faiblesse. Elle perd le contrôle, adore la situation autant qu’elle l’exaspère.
Elle est la connaissance, lui le déni ; il se ravise.
Irritée, elle descend d’un trait son verre d’absinthe et le fait claquer sur la table. Les prunelles de l’homme se rivent sur elle.
Attention obtenue.
Défiante, la guerrière le fixe de ses iris brillants d’alcool et pétillants d’effets. Sans grande surprise, l’archange reste sobre, impassible. Fuyant la discorde, il abandonne la belle au profit d’autres yeux de biches moins farouches… Touchée dans son orgueil, la diablesse le boude, blessée qu’il la laisse ainsi sur la touche.

Quel est son problème ? Quel est le but de son petit jeu ?
Ils sont différents ; le Soleil défiant la Lune, la Déraison narguant la Sagesse, l’Air glacial de la Modération éteignant le Volcan dévorant de l’Aventure. Il est le masculin retenu, elle est le féminin accompli ; point mort.
Monsieur se lève, discute ici et là, tourne autour de la femme sans jamais la regarder, même presque sans la voir. Il la rend inexistante. Elle semble trop compliquée. Trop sauvage. Inaccessible.

Madame se sait vaincue et rend les armes humblement. Un combat de plus lui ferait perdre sa fierté. Digne, elle renonce. Il semble trop changeant. Trop hésitant. Versatile.
Telle une évidence, le drapeau blanc s’élève ; une trêve s’impose.
Nul besoin de lutter contre les lois de l’attraction. Simplement les ressentir. Les accepter. Et se contenter de faire avec… ou s’y soumettre.
La paix revient. Un nouveau cycle s’amorce et soudain, sursaut d’espoir : un sourire enfin partagé. Elle se détend, il prend confiance. De leurs échanges jusqu’alors muets naissent enfin quelques mots, quelques phrases. Même si le dialogue est fin, délicat, la gestuelle est bavarde et d’une éloquence qui ne trompe pas. S’installe alors un troc de sourires béats et de regards insistants.

Les messages sont transmis. La complicité est palpable.
Evolution.
L’ange s’isole, elle lui emboîte le pas. Il parle à une vieille connaissance, elle fume une cigarette. Proches et loin en même temps, ils s’épient discrètement. Chacun de leur côté, ils attendent patiemment, l’air de rien, le bon moment. Elle s’apprête à partir mais l’homme l’interpelle avec un franc : Où vas-tu ? Sourire en coin, il s’avance vers elle. Elle s’approche aussi.
Nouvelle dynamique.
Il engage la conservation, secondes bénies qu’elle attrape au vol. Ils conversent allègrement, séduction tapie dans les tripes, pensées voluptueuses muselées dans l’esprit.La parade s’intensifie. Posé, à son aise, il s’exprime dans un naturel déconcertant, le tout subtilement nuancé entre ses airs charmeurs et le sérieux de ses propos. Ses gestes appuient certains de ses mots ; ses doigts pressent délicatement les bras de la brune. En plus d’être doué, le bel homme est tactile et monte ainsi d’un cran… brillant séducteur !
La femme le dévisage, les jambes presque tremblantes, le cœur comme en suspension sous ses côtes. Elle regagne son froid et, audacieuse, lui livre un aveu : il la trouble. C’est comme ça, ça ne s’explique pas…, lui glisse-t-elle, remballant sa fierté.
Au travers de cette confession inattendue, il la découvre telle qu’elle est : honnête. Vulnérable. Déroutée.
L’Ensorceleur à la chemise noire est surpris, la Belle Danseuse est charmée.

Le courant passe.
Alchimie.
Eveil des sens.
La réalité les rappelle. A contrecœur, elle s’éloigne. Il la suit un bref instant, le temps de mater l’œuvre d’art qui balance sous ses yeux : le galbe vertigineux de sa croupe sensuelle. Il transmuterait volontiers le linge rouge vêtant la créature contre une teinte plus naturelle. Du transparent… entre minuit et les couvertures, songe-t-il. Des idées semblables émergent dans l’esprit de la belle. Rien… plus rien du tout entre mon corps et le sien… s’imagine-t-elle.

Utopie. L’attrait est réciproque et, tous deux s’autorisent à des rêves impudiques. La soif s’intensifie, le désir s’accroît.

Cependant, Yin et Yang voient différemment la conclusion de l’histoire.
Jeu dangereux selon elle. Liaison interdite selon lui.
Acceptation contre résistance.
Expérience à vivre contre risque à éviter.

Fougue contre pondération.
Pour elle, tout est clair : la délivrance s’obtient par la fusion.
Pour lui, tout est plus complexe : sa raison tempère ses ardeurs, même si corps et âme sont prêts à succomber…

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